Double langage

Gaspard est un texte foisonnant au sujet d’un être qui pourtant peine à parler. Kaspar Hauser – phénomène unique du 19ème siècle , un homme ayant grandi reclus et coupé du langage, objet d’étude exceptionnel pour les scientifiques penchés sur l’apprentissage de la parole, connaîtra une fin dramatique : assassiné. Si le personnage a donné lieu à des œuvres cinématographiques majeures d’Herzog et Truffaut, le texte de Peter Handke, qui le prend comme prétexte et non comme sujet de narration, a été, lui, peu monté (dernière représentation dans le réseau public en 2006 avec la mise en scène de Richard Brunel). Peut-être en raison des polémiques autour de l’auteur, suite à ses prises de position sur Milosevic. Mais certainement aussi parce que son texte multiplie les écueils pour qui veut le faire passer à la scène : le long monologue balbutiant de Gaspard qui apprend à parler se superpose à des voix off martelant sans cesse leurs sentences. A la simple lecture, Gaspard peut décourager. A l’idée de le mettre en scène, faire reculer. Avec simplicité pourtant, la proposition de Pascal Antonini et d’un Eric Verdin remarquable dans le rôle-titre imagine une traversée émouvante et multidirectionnelle des rapports de l’homme au langage.
C’est un peu comme si l’on se tenait aux deux extrémités d’une longue chaîne. Lorsque Gaspard s’échappe de sa tanière, les sciences du langage babillent et la psychanalyse n’a pas encore soulevé le couvercle sur ces mots qui nous construisent (et nous détruisent). La formidable – aux deux sens opposés du terme – ébullition intellectuelle du 20ème siècle passant par là, le langage est désormais régulièrement décrypté comme outil de manipulation, de pouvoir, dont nos sociétés médiatiques abusent toujours plus à coups de coups de communications. Entre les deux, Peter Handke – que l’on sait influencé par les théories du langage de Wittgenstein – ne s’attache pas, avec Gaspard, qu’à dénoncer l’utopie d’un langage naturel, ou à montrer la violence des mots qui imposent à l’Homme le carcan d’une pensée. Avant tout, ce qui structure la pièce, est ce leitmotiv de Gaspard : « j’aimerais devenir comme celui qu’un autre a été un jour », où se pose la question de l’identité, du je, qui se forme bien évidemment à travers le langage, et fait devenir autre.

Instrument d’oppression, comme l’expriment les ressasseuses voix off, le langage constitue aussi pour Handke- « la littérature a été longtemps pour moi le moyen, sinon de voir clair en moi-même, du moins d’y voir un peu plus » écrivait-il – un moyen de s’en libérer. La dramaturgie linéaire de la pièce imagine le long apprentissage du langage de Kaspar Hauser, enfermé dans une pièce à l’identité indéfinie – cachot, cellule, caisson d’observation – métaphore naturellement de la toile d’araignée que le langage, et le monde à travers lui – sont en train de tisser. N’ayant comme contact avec l’extérieur que ces voix enregistrées qui lui intiment tantôt avec une inquiétante douceur, tantôt avec une douce violence, d’acquérir le langage, le personnage se redresse petit à petit, s’humanise, traverse les couches d’une parole aux usages multiples – s’expliquer, se comprendre, se faire comprendre, mentir, contredire… – tellement multiples que ces usages disent aussi l’inanité de la parole : « Tu as une phrase avec laquelle tu peux déjà contre-dire cette même phrase ».

Dans ce rôle organique de primitif – comme on parle des arts premiers – débile et brut, Eric Verdin trace la courbe d’un homme qui conjointement se redresse et se soumet, souffre d’autant plus intensément que via le langage se forme une conscience de soi, et chute en disant « je ». Emouvant et intense, il rend au personnage l’humanité que son statut de cobaye lui a retiré, et rend universelle la douleur qu’il y a à s’exprimer.

« Je veux exprimer par là qu’une phrase est un monstre, et je veux exprimer par là que parler peut aider momentanément » finit-il. Si l’on s’en tient là, on passe à côté de la beauté du texte d’Handke, libératrice comme peut l’être le langage lorsqu’il révèle l’informulé. La mise en scène de Pascal Antonini a exercé des coupes sur le texte original et a su également en reconstituer le parcours, donner à voir et entendre ses fulgurances, et à travers un usage sobre et éclairant de la vidéo, de pantomimes, faire respirer cet éboulement chaotique d’aphorismes télescopés qui bousculent sans cesse la compréhension. Une entreprise précieuse pour ce poids lourd du théâtre contemporain que bien peu encore osent porter.

Mots-clefs :

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.